Patrick GUILLOUARD – Carré de Trèfles

Un enracinement vital

 

 

Périphérique saturé. Rythme effréné. Subir la grande ville, en profiter si rarement…

 

 
Sabot d'enfant de la maisonLes départs du vendredi soir en famille avec les 2 filles (petites) par tous les temps, le plaisir d’arriver prudemment et jamais assez vite dans la nouvelle mais ancienne maison, même fatigués, de voir se profiler son pignon sous la lune au bout du chemin. De rentrer sous la couette encore fraîche, de sombrer dans le sommeil sur les images à découvrir au réveil, la lumière qui pénètre peu à peu la pièce (comme le petit bonheur du jour de Françoise Hardy)… C’était en 1980 ou 82 ?

 

 
Deux jours et deux nuits à vivre ce dont nous avions toujours rêvé : les grands espaces, la liberté élargie sous le ciel, la beauté pure, les haies encore présentes, l’air parfumé au foin coupé, la vie sauvage toute proche, ici et maintenant…

 

 
Le jardin jungle à apprivoiser doucement, la maison à ressentir, à habiter peu à peu, à comprendre, respecter… Marques du passé, empreintes précieuses, mémoire des temps révolus mais tellement riches d’enseignements… La salle ocrée au carrelage rouge, la cheminée au large manteau qui nous parle de veillées, la chambre attenante et nue ; tout contre derrière le mur de forteresse: la grange, son envolée jusqu’au faîte, l’ampleur de son volume, l’allure de ses murs de pierres scellés au torchis, les poutres de chêne taillées à la scie de long, la trouée de la lucarne qui appelle le regard vers l’étable, le sol empierré, légèrement pentu, le ratelier préservé, la petite niche qui attend la bougie depuis combien d’années ?

 

 
Nous ne nous lassions pas d’observer l’art de faire de ces bâtisseurs qui puisaient aux ressources locales pour élever ce qui continue à être à nos yeux des chefs-d’œuvre de savoir-faire et d’équilibre… La marque de la ruralité traditionnelle dont nous sommes tous issus à l’origine et qui témoigne si harmonieusement des qualités de jugement, de courage et de lucidité pour parvenir à créer ces lieux de vie idéalement adaptés à ceux qui les occupaient, au cœur d’une nature généreuse mais exigeante dont on savait cultiver les bienfaits, se garder des dangers pour s’abreuver, se nourrir, se soigner, se chauffer, au prix d’un travail permanent souvent harassant mais que les fêtes populaires et la solidarité savaient compenser par la joie de partager. Sagesse des anciens. Leçons des anciens.

 

 
Nous venions aussi chercher ces valeurs en quittant la cité. Pour sortir les enfants de cette bulle artificielle, l’abondance de biens apparents et inaccessibles, la sollicitation permanente, la surenchère du superflu de la vie urbaine dans ses excès mercantiles, qui frustre plus qu’elle n’enrichit, inhibe plus qu’elle n’épanouit, invite à tout moment à suivre les flèches des parkings de la consommation et éloigne de l’essentiel : la terre, le ciel, l’être plutôt que le paraître.

 

 
Nous venions chercher le bonheur tout simplement. L’espace de quelques heures en enfilade ou de plusieurs jours dès que des vacances arrivaient et nous les voyions approcher avec appétit. Même Rodrigue le basset artésien-maison, grand séducteur du bois de Boulogne, confirmait de sa queue de métronome qu’ici était son territoire sans grillage, qu’il transgressait d’ailleurs exagérément avec son flegme coutumier et sa démarche chaloupée.

 

 
Par contraste, tout nous était fête, enchantement, aussi loin que portait le regard (j’écris ceci tandis qu’à l’instant même et comme par magie le pic rouge-queue vient piquer les graines de tournesol sur le rebord de la fenêtre toute proche qui donne sur le vaste pré)… Ce pays de bocages, aux haies vives, le cadre vallonné, les ors et blondeurs de la lumière, les troupeaux paissant, l’harmonie du paysage, la diversité des essences, des oiseaux, le silence de la vie pastorale, la forêt toute proche et mystérieuse, les floraisons, les éclosions,… Tout invitait à goûter ces offrandes avec la gourmandise de ceux qui n’en sont pas repus et savent surtout ce qu’en être privé signifie d’occasions ratées de vivre la vraie vie.

 

Terrasse hiver 2010
Nous marchions cartes d’état-major en mains, élargissant notre rayon d’exploration, pénétrant cette région autant qu’elle nous pénétrait, nous faisant une joie d’un chevreuil aperçu, d’une noix oubliée par la pie, d’un buisson enchanté par le chant du chardonneret ou l’éclat de l’aubépine en fleurs, d’un lavoir enfoui, du clapotis de la source, d’un point de vue imprenable aux courbes idéales rythmé par les plans arborés successifs jusqu’à l’horizon rougeoyant.
Le corollaire de ces sensations fortes était trop souvent au bout du chemin du retour : l’ombre avançant du repli obligé vers la ville, le dimanche en fin d’après-midi, le devoir reprenant ses droits, le coffre chargé de branches, de fleurs, de fruits glanés, le départ vers la Nationale 7 dangereuse (l’A77 était loin devant en projet), la queue au péage, le trafic qui s’intensifiait peu à peu, la place à trouver pour se garer, le transfert des enfants jusqu’à leur dodo, la nuit trop courte, le réveil en fanfare et la reprise le lendemain des activités, en ayant peine à reprendre ses esprits dans un autre univers que nous n’avions pas choisi, lui…

 

 

Puisque c’était ici que nous étions bien, c’était donc ici que nous aspirions à vivre au moins un temps. Quelques années pour mettre nos vies en phase avec nos envies. Passer à l’acte, programmer : confier les filles à l’école du village, par chance il y en avait encore une (et ça continue) ; nous organiser professionnellement autant que faire se peut, faire évoluer la maison pour un minimum de confort (et de budget), vivre pleinement les saisons, mieux connaître les gens qui nous entouraient , ne pas laisser passer les fruits se perdre, rentrer du bois, observer les arbres changer de couleurs, écouter le silence, alertés par leurs trompettes sortir admirer le vol en V des grues voyageuses, prendre racine au cœur de cette terre en « pays bosselé » entre Loire et Morvan, merveilleux port d’attache pour tant de traversées projetées dans les plis et replis de ce territoire où les trésors se cachent à l’envi comme les girolles sous les feuilles d’automne…

 

Sittelle en visite en novembre
« Fut dit fut fait » comme le disait joliment la grande amie Angèle dont on pourrait faire un roman, l’une des habitantes du hameau. Tandis qu’Édouard son compagnon, ancien fort des Halles claironnait en guise de salut : » Alors, comment va la vie ? La vis-tu comme je la vis ? » Pas exactement, Édouard, mais en tout cas on venait la vivre plus près de vous…

 

 

En 1983, le camion de déménagement stationnait au bout du chemin… Le foyer s’installait ici « pour de vrai» et la vie grandeur nature put prendre forme et contribuer à nous faire ce que nous sommes.
Il y eut les poules, les canards, les poneys, les récoltes et les bocaux, les bouquets et les senteurs, les bolets et les gâteaux, les visites et les amis, le labeur et la plénitude, les joies et les peines, le car scolaire attendu dans les bourrasques de neige, le ski au Haut-Folin, les -15° de l’hiver cette année-là, les canalisations qui cèdent sous le blizzard qui s’infiltre au grenier, mais nos racines frayaient leur chemin dans la terre élue.
Alors, oui, Angèle, fut dit fut fait.

 

 

Quelques années plus tard, il a fallu revenir vers la ville pour les études des filles, mais cette maison ancestrale, désormais habitée de souvenirs devenait le lien et le symbole de ce qui nous était le plus cher et nous y revenions autant que faire se pouvait avec l’arrière-pensée, en ce qui me concernait, de la retrouver tout entière le jour venu.
J’étais publicitaire de métier. J’avais pu un temps m’organiser pour travailler à cheval entre Paris et la Nièvre pendant notre implantation familiale ici. Aujourd’hui, les progrès de transmission et d’échanges de textes et d’images facilitent pleinement ce type d’organisation et ouvrent la voie à infiniment d’opportunités à saisir et à développer.

 

A notre retour vers Paris, j’ai donc repris le travail à plein temps « sur site » avec la volonté bien ancrée de revenir sur « nos terres » dès que possible, non comme retraité, mais pour poursuivre une activité du même ordre de celle que je pratiquais, me permettant de garder mes contacts et de les faciliter à distance grâce à l’évolution technologique en marche…

 

 

Mais en 1998 a germé au soleil pascal une petite idée toute simple qui a permis non seulement d’envisager le retour possible sur la terre promise un peu plus vite que prévu mais même d’en rapprocher l’échéance comme un engrais azoté bien dosé accélère le développement de la plante bénéfique.
Un trèfle à quatre feuilles était passé par là…
Et il a permis l’implantation de cette Tout Petite Entreprise d’inspiration familiale sur ce territoire et elle ne cesse d’en revendiquer l’appartenance, les charmes et les ressources aux 4 coins du monde.

 

 

Que Dame Nature et l’INRA en soient remerciés! Tout comme les acteurs de ce pays vert qui nous ont accueillis avec chaleur et sympathie tant sur le plan familial que professionnel et ils sont nombreux. Quelle chance !
Ils mériteraient bien un trèfle à 5 feuilles !
Encore faudrait-il le trouver !

 

Chamery, 18 avril 2016

 

PS Parce qu’il est clair à nos sens que l’avenir est ici. Et non dans les mégalopoles surchargées qui devraient contenir 50% de population mondiale à long terme.

 

Crédit photos :  Catherine Mangeot

Previous
Next